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Swiss Observer

La sécheresse en Suisse frappe les exploitations agricoles, les forêts et le budget des ménages

La sécheresse exceptionnelle qui touche la Suisse passe d’une crise environnementale à une crise économique et politique. Les pertes agricoles, la hausse des prix alimentaires, la mortalité des forêts et l’aide d’urgence aux agriculteurs obligent les autorités à envisager à la fois des mesures immédiates et une gestion de l’eau à long terme.

La sécheresse en Suisse frappe les exploitations agricoles, les forêts et le budget des ménages
AISWI swissinfo.ch

L’agriculture suisse s’attend à des pertes de 522 millions de francs en 2026, une ampleur comparable à celle de l’année de la canicule record de 2003. Dans tout le pays, des semaines sans précipitations notables et des vagues de chaleur répétées ont réduit les récoltes, augmenté les coûts d’irrigation et fait grimper les prix en supermarché.

L’Union suisse des paysans estime que la moitié de la récolte de maïs-grain a été perdue. Les pertes de foin atteignent 40 %, tandis que la production de maïs fourrager a baissé de 30 %. Les pommes de terre et les betteraves sucrières ont chacune reculé d’environ 20 %. Les conséquences dépassent le cadre des champs. Les éleveurs doivent payer davantage pour le fourrage et, dans certains cas, ont dû réduire la taille de leurs troupeaux en raison de la pénurie.

Le Conseil fédéral a réagi en accordant aux exploitations 54 millions de francs de prêts sans intérêts. Cette aide peut permettre aux entreprises de combler des pertes de revenus immédiates, mais les agriculteurs devront la rembourser. Le ministre de l’environnement Albert Rösti a déclaré que la sécheresse mettait sous pression le bétail, les cours d’eau, les écosystèmes, les forêts, la production d’électricité et le transport fluvial. Il a rejeté les appels à déclarer une situation d’urgence nationale, estimant que les structures fédérales, cantonales et communales existantes pouvaient gérer la crise.

Le Parlement devrait débattre de la réponse lors de sa session d’automne, et des décisions sur des mesures supplémentaires sont attendues d’ici octobre.

Les pertes agricoles font grimper les prix alimentaires en Suisse

La production suisse de pommes de terre a chuté à 333 000 tonnes, son niveau le plus bas jamais enregistré. Ce chiffre est inférieur de près de 20 % à la moyenne de 411 000 tonnes sur cinq ans, calculée pour la période de 2020 à 2025. La Suisse devra donc importer environ 130 000 tonnes pour combler le manque.

La pénurie se répercute déjà sur la chaîne alimentaire. Les producteurs de pommes de terre ont négocié avec les grands détaillants une hausse de prix de seulement deux centimes par kilogramme, malgré la forte augmentation des coûts de production et la nécessité d’irriguer davantage. La filière de la betterave sucrière s’attend à un déficit de 25 000 tonnes. La production de cerises est inférieure de 15 % aux prévisions, et les prunes ainsi que les framboises sont également touchées. Les légumes destinés au stockage automnal devraient être plus petits et moins productifs.

Les prix du lait augmentent également. Une hausse indicative de quatre centimes par litre a été convenue, tandis que la filière laitière prévoit de demander quatre centimes supplémentaires à la Confédération au titre de l’aide d’urgence. Pour les ménages, ces ajustements alourdissent la facture alimentaire alors que la sécheresse accroît aussi la pression sur les producteurs, les transformateurs et les détaillants.

Markus Waber, directeur adjoint de l’Union maraîchère suisse, a averti que les légumes d’automne seraient moins abondants et de plus petite taille. Les importations peuvent atténuer le choc immédiat sur l’approvisionnement, mais elles exposent les consommateurs et les producteurs aux prix internationaux et aux risques liés au transport.

La sécheresse transforme les forêts suisses

Les cimes des arbres ont jauni dès le mois de juillet, plusieurs semaines avant les couleurs habituelles de l’automne. Dans les forêts suisses, cette chute précoce des feuilles est plus qu’un changement saisonnier. Ansgar Kahmen, professeur d’écologie physiologique des plantes à l’Université de Bâle, explique que le stress dû à la sécheresse a endommagé les tissus des arbres et pourrait entraîner la mort de nombreux spécimens immédiatement ou dans les prochaines années.

Les hêtres jouent un rôle particulièrement important dans le paysage suisse : ils représentent environ 19 % des arbres des forêts du pays. La sécheresse de 2018 a montré l’importance des signes avant-coureurs. Environ 5 % des hêtraies suisses ont jauni prématurément, et de nombreux arbres touchés n’ont pas produit de nouveaux bourgeons au printemps suivant. Des travaux de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage ont confirmé les dommages durables que le stress hydrique sévère peut causer aux tissus qui produisent les nouvelles feuilles et pousses.

La mortalité des arbres comporte aussi des risques concrets. Les forêts protègent les communes alpines contre les avalanches, les glissements de terrain et d’autres dangers. Les arbres morts ou affaiblis absorbent moins de dioxyde de carbone et sont plus vulnérables aux ravageurs et aux maladies. Selon Kahmen, les forêts suisses survivront, mais leur composition en espèces et leur apparence changeront : les arbres dotés de systèmes racinaires plus profonds ou plus étendus pourront mieux accéder à l’humidité restante.

Les agriculteurs suisses misent sur la rétention de l’eau

Plus de 110 exploitations testent des moyens de retenir l’eau dans le paysage dans le cadre du projet Slow Water. L’exploitation d’Urs Burri, à Ellbach, dans le canton de Lucerne, montre comment fonctionne cette approche. Un étang et deux bassins de rétention plus petits recueillent l’eau et la libèrent progressivement par des conduites de drainage. L’herbe autour de l’étang reste verte, tandis que les pâturages voisins ont jauni.

Le projet bénéficie du soutien de l’Office fédéral de l’agriculture et d’un cofinancement des cantons de Bâle-Campagne et de Lucerne. Oliver Schilling, professeur d’hydrologie à l’Université de Bâle et expert à l’Eawag, explique que le programme poursuit deux objectifs : réduire l’érosion des sols et retenir l’eau afin que les agriculteurs puissent l’utiliser pendant les périodes sèches sans puiser immédiatement dans les réserves publiques.

Cette approche tient compte de l’évolution du régime des précipitations. De fortes pluies peuvent tomber en peu de temps, puis laisser place à des semaines sans pluie. L’eau peut ruisseler sur des sols durcis ou saturés au lieu de les réhydrater et d’alimenter les cours d’eau. Dans l’ensemble, la Suisse reste riche en eau, mais les ressources locales sont inégalement réparties. Au moins 151 communes ont limité le remplissage des piscines ou l’arrosage des jardins durant l’été.

Urs Burri élève des bovins, des porcs et de la volaille, possède des abeilles et un verger d’environ 80 arbres fruitiers. Pour les exploitations comme la sienne, les étangs de rétention, des sols en meilleure santé et une gestion plus efficace des terres offrent une protection contre les chocs répétés, mais nécessitent des investissements et une coopération au-delà des limites des parcelles.

La Suisse débat du coût de l’adaptation

La sécheresse oblige la Suisse à décider quelle part des mesures d’adaptation elle financera, et qui en assumera le coût. Le Conseil fédéral demande 17,5 millions de francs pour l’adaptation des forêts au changement climatique en 2027. Un montant similaire pourrait être disponible chaque année dès 2028. Le financement proposé intervient alors que les forestiers doivent faire face à la mortalité des arbres, aux risques pour la sécurité et aux coûts liés à la modification des essences et des pratiques de gestion.

Le paquet d’aide aux exploitations a mis en évidence un choix politique plus délicat. Les prêts sans intérêts peuvent soutenir les liquidités, mais n’effacent pas les pertes et doivent être remboursés. Le ministre de l’environnement Albert Rösti a déclaré que certaines exploitations pourraient ne pas survivre pour des raisons économiques, tout en maintenant que les entreprises devaient assumer une partie des risques. Les Vert-e-s ont demandé la création d’un nouveau secrétariat d’État chargé de la protection du climat, et les socialistes, les Vert-e-s et les Vert’libéraux réclament un débat parlementaire extraordinaire.

La chaleur fait aussi évoluer les attentes du public au-delà du secteur agricole. Un sondage réalisé par Leewas pour 20 Minuten et Tamedia a révélé que 67 % des personnes interrogées étaient favorables à une installation plus large de la climatisation, tandis que 91 % souhaitaient que les écoles, les hôpitaux et les établissements médico-sociaux soient équipés de systèmes de refroidissement. En revanche, 67 % s’opposaient aux subventions publiques pour la climatisation des logements privés.

L’examen du gouvernement prévu en octobre portera sur la santé publique, le bien-être animal, la cartographie de la chaleur et d’autres mesures pour les exploitations agricoles. Les décisions prises contribueront à déterminer si la politique en matière de sécheresse restera une aide d’urgence ou deviendra un dispositif permanent de gestion de l’eau, des terres et de la chaleur.