Suisse
Les soupçons de pressions américaines sur l’enquête suisse visant un homme d’affaires vénézuélien se multiplient
Les autorités suisses enquêtent sur l’homme d’affaires vénézuélien Alejandro Betancourt, tandis qu’une enquête du Washington Post affirme que de hauts responsables américains sont intervenus auprès des autorités suisses en sa faveur. Cette affaire met en lumière les pressions géopolitiques qui entourent les procédures judiciaires et financières suisses liées au secteur pétrolier vénézuélien.

Une enquête suisse pour blanchiment d’argent se retrouve mêlée à la nouvelle diplomatie pétrolière de Washington. Les procureurs zurichois enquêtent depuis 2019 sur l’homme d’affaires vénézuélien Alejandro Betancourt, tandis qu’une enquête du Washington Post affirme que de hauts responsables américains sont intervenus auprès des autorités suisses en sa faveur.
Les contacts rapportés ont eu lieu après la capture de l’ancien président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces américaines en janvier. Betancourt est alors apparu comme un intermédiaire clé entre Washington et Caracas, avec une influence particulière dans le secteur pétrolier du Venezuela. Son entreprise est désormais présentée comme le deuxième producteur privé de pétrole du pays.
Le moment choisi a renforcé l’attention portée à l’affaire en Suisse. Vendredi dernier, le président américain Donald Trump a annoncé ce qu’il a qualifié d’accord historique avec le Venezuela. L’entreprise de Betancourt devrait jouer un rôle central dans cet accord, qui porte sur 17 champs pétrolifères et environ 65 milliards de barils de réserves.
L’affaire place les autorités judiciaires zurichoises face à une politique américaine envers Caracas qui évolue rapidement. Elle soulève aussi des questions sur la manière dont les priorités diplomatiques, les intérêts commerciaux et une enquête pénale suisse en cours s’entrecroisent lorsqu’un homme d’affaires devient utile à des gouvernements puissants.
Washington contacte Berne et Zurich
Selon le Washington Post, des responsables américains ont fait pression pour que Betancourt puisse continuer à se déplacer et éviter des sanctions pénales. D’après l’enquête, le Département d’État a d’abord contacté le Département fédéral des affaires étrangères. Le Département américain de la justice s’est ensuite entretenu avec le procureur général de la Confédération.
L’Office fédéral de la justice a confirmé à la RTS, le média de service public suisse, qu’un « bref entretien » avait eu lieu. Les autorités suisses ont indiqué que le procureur général avait renvoyé ses homologues américains au Ministère public zurichois, compétent pour l’enquête.
Le Washington Post a rapporté que des discussions ultérieures avaient impliqué les autorités judiciaires zurichoises. Le message présumé était que Betancourt devait être autorisé à voyager et que l’affaire devait être réglée sans sanctions pénales.
Ces détails n’ont pas pu être établis de manière indépendante à partir des informations disponibles auprès des autorités suisses. Le point confirmé est que des responsables américains et suisses ont communiqué au sujet d’une affaire traitée par les procureurs zurichois. Cette distinction est importante dans le système fédéral suisse, où les procureurs cantonaux dirigent généralement les enquêtes pénales relevant de leur compétence. L’Office fédéral de la justice a déclaré que le procureur général n’avait pas repris le dossier.
La finance suisse exposée au Venezuela
Le rôle de la Suisse dans cette affaire dépasse le cas d’un seul homme d’affaires. Depuis des années, les négociants en pétrole et les banques suisses sont exposés à la crise politique au Venezuela et à la politique américaine en matière de sanctions. Des entreprises suisses ont commercialisé du pétrole brut vénézuélien, financé des transactions ou fourni des services liés au secteur énergétique du pays, ce qui confère des conséquences financières et juridiques aux décisions de conformité.
La position de Betancourt a fortement évolué avec les bouleversements politiques à Caracas. Selon le reportage, il entretient des liens étroits avec les autorités vénézuéliennes et a un accès direct à la présidente par intérim Delcy Rodríguez. Après la capture de Maduro, ces relations ont fait de lui un relais entre Washington et Caracas, notamment pour la politique énergétique.
L’accord annoncé donne une idée précise des enjeux commerciaux : 17 champs pétrolifères et environ 65 milliards de barils de réserves. L’entreprise de Betancourt se trouverait au cœur d’un projet portant sur l’actif économique le plus précieux du Venezuela.
Pour les institutions suisses, la situation crée des pressions concurrentes. Les établissements financiers doivent évaluer les risques liés aux sanctions et au blanchiment d’argent. Les procureurs doivent examiner les preuves au regard du droit suisse. Les diplomates doivent gérer les relations avec les États-Unis et le Venezuela. Aucune de ces responsabilités ne disparaît parce qu’un accord commercial a pris une importance stratégique.
Le retrait de la demande d’extradition soulève des questions
La chronologie de l’extradition a renforcé l’attention portée aux décisions de Zurich. En novembre 2025, la Suisse a demandé à la Grande-Bretagne d’extrader Betancourt. Les autorités britanniques l’ont arrêté et lui ont interdit de quitter le pays pendant qu’elles examinaient la demande suisse.
En mai, les autorités judiciaires zurichoises ont retiré la demande d’extradition. La RTS a demandé au Ministère public zurichois d’expliquer cette décision. Celui-ci a invoqué des particularités de la procédure britannique, sans que les informations disponibles ne fournissent d’explication complète.
Le retrait est intervenu après les contacts américains décrits par le Washington Post et alors que l’importance de Betancourt dans les relations naissantes entre Washington et Caracas s’était accrue. Cette chronologie a alimenté des questions sur une éventuelle influence de pressions extérieures sur l’enquête suisse. Les déclarations disponibles ne permettent pas de l’établir.
Le Ministère public zurichois reste compétent pour l’enquête sur le blanchiment d’argent. Betancourt nie tout acte répréhensible. Toute décision ultérieure devra traiter des accusations portées contre lui, de l’état des preuves recueillies depuis 2019 et de la base juridique de toute nouvelle mesure en Suisse. La décision en matière d’extradition ne met pas fin à l’enquête pénale et ne prouve pas que des responsables américains en ont modifié l’issue.
La Suisse entre justice et géopolitique
Les prochaines étapes mettront à l’épreuve la capacité de la Suisse à protéger l’indépendance judiciaire tout en gérant ses liens stratégiques. Les procureurs zurichois doivent continuer à déterminer si les soupçons de blanchiment d’argent justifient une mise en accusation ou d’autres procédures. Les autorités fédérales suisses pourraient, de leur côté, devoir répondre à de nouvelles questions sur les contacts avec Washington et sur la frontière entre communication diplomatique et pression judiciaire.
L’affaire s’inscrit également dans un différend plus large autour des sanctions. La Suisse a dû évaluer les conséquences des mesures américaines contre le Venezuela, notamment les questions liées aux avoirs de Nicolás Maduro et l’effet des sanctions américaines sur les entreprises suisses. Ces décisions ont des conséquences pour les banques, les négociants en matières premières et les avocats exerçant en Suisse, grande place mondiale du négoce de matières premières.
L’accès de Betancourt à Caracas, tel qu’il est rapporté, et son rôle dans l’accord pétrolier envisagé donnent à l’enquête une portée internationale. La participation de son entreprise à 17 champs pétrolifères représentant environ 65 milliards de barils de réserves rend l’affaire pertinente pour les marchés de l’énergie autant que pour la justice pénale.
Les informations publiques confirment actuellement l’existence de contacts entre des responsables américains et suisses, d’une demande d’extradition suisse et de son retrait ultérieur. Elles n’établissent ni que Washington a donné des instructions aux procureurs zurichois, ni que Betancourt échappera à des poursuites. Ces questions dépendent des preuves et de décisions qui restent à prendre en Suisse.