Économie
Que signifie désormais « Swiss Made » ? Les règles de ce label emblématique s’assouplissent
L’Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle a assoupli les règles strictes régissant l’utilisation du label « Swiss Made », qui peut désormais être utilisé même si une part importante de la production a lieu à l’étranger.

La Suisse réécrit l’ADN de son bien le plus précieux. L’Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle (IPI) vient de faire l’effet d’une bombe réglementaire en annonçant une « clarification de pratique » qui change fondamentalement la signification de la mention « Swiss Made ». Pendant des décennies, la croix suisse a été une garantie inébranlable du savoir-faire local. Aujourd’hui, cette protection s’assouplit. Ce changement pourrait permettre à des acteurs mondiaux comme le géant de la chaussure On d’arborer l’emblème national alors même que leurs chaînes de montage tournent à des milliers de kilomètres. Il ne s’agit pas d’un simple ajustement, mais d’un bouleversement majeur dans la manière dont la marque la plus digne de confiance au monde protège ses frontières dans une économie hypermondialisée. Alors que la législation « Swissness » de 2017 entendait verrouiller la marque comme un coffre-fort, la réalité des chaînes d’approvisionnement modernes force les portes à s’ouvrir. Cette décision confronte la Suisse à une vérité brutale : dans la course à la domination mondiale, même les labels les plus prestigieux doivent s’adapter, sous peine d’étouffer leurs propres champions.
Un moteur de 7 milliards de francs : pourquoi le label compte
Pas moins de 7 milliards de francs sont en jeu chaque année. C’est la valeur sonnante et trébuchante que la croix suisse apporte à l’économie nationale, soit environ 1 % du produit intérieur brut de la Suisse. Il ne s’agit pas d’un simple symbole, mais d’un moteur économique calculé. Selon l’IPI, le label « Swiss Made » permet aux entreprises d’obtenir une majoration de prix pouvant atteindre 20 % pour les produits agricoles et 50 % pour les articles de luxe. Une étude de l’Université de Saint-Gall va dans le même sens et chiffre cette hausse moyenne de valeur à 40 %. Lorsqu’un consommateur voit cette croix, il n’achète pas seulement un produit : il acquiert la promesse de précision, de fiabilité et de statut d’exception. Toutefois, à mesure que les règles s’assouplissent, une question cruciale se pose : peut-on diluer le processus de fabrication sans dévaloriser la marque ? Si le « Swiss » de « Swiss Made » devient trop abstrait, cette manne de 7 milliards de francs pourrait commencer à s’évaporer. Le gouvernement fait le pari que l’esprit de l’ingénierie suisse est plus facile à exporter que les chaînes de montage elles-mêmes.
De Toblerone à On : les victimes de la rigueur
La loi est aussi tranchante qu’un couteau suisse et a déjà fait des victimes de premier plan. Toblerone, sans doute le chocolat le plus célèbre au monde, a été contraint de retirer le Cervin de ses emballages après avoir délocalisé une partie de sa production en Slovaquie. De son côté, le géant des plantes médicinales Ricola a dû revoir ses recettes secrètes pour conserver la croix sur ses boîtes. Ces entreprises ont fait les frais du durcissement de 2017, période durant laquelle la règle des 80 % de matières premières pour les denrées alimentaires et celle des 60 % des coûts pour les produits industriels étaient appliquées avec un zèle intransigeant. Les contrevenants intentionnels risquent bien plus qu’un cauchemar en matière de relations publiques : ils encourent jusqu’à cinq ans de prison. Pourtant, l’essor de On, la marque de chaussures qui a conquis le monde, a mis en évidence une faille dans cette rigidité. Si une entreprise conçoit, développe et dirige son empire mondial depuis Zurich, importe-t-il que les coutures soient réalisées au Vietnam ? Le nouvel assouplissement laisse entendre que la « Swissness » passe de l’atelier de production à la table de dessin, en privilégiant la propriété intellectuelle au travail manuel.
Le seuil de 60 % : naviguer dans les nouvelles zones grises
Le maintien du seuil de 60 % des coûts de fabrication reste la référence, mais la « clarification » introduit une zone d’incertitude pour les autorités de contrôle. Pour l’horlogerie, les règles restent strictes : 60 % du mouvement doit être suisse et la principale étape de production doit avoir lieu dans les cantons. Dans l’ensemble du secteur industriel, en revanche, les limites deviennent floues. Nous entrons dans l’ère des produits « à moitié suisses ». Aux États-Unis, le « Swiss cheese » est une appellation générique pour tout fromage à trous, tandis que la viande séchée des Grisons utilise souvent du bœuf étranger. La nouvelle position de l’IPI crée, elle, une voie intermédiaire pour les produits de haute technologie. Le défi est sans précédent. Comment quantifier la « Swissness » d’un algorithme ou d’une philosophie de conception ? Alors que la production se fragmente toujours davantage au-delà des frontières, l’IPI tente d’adapter un concept du XIXe siècle aux réalités du XXIe siècle. Le risque est clair : en rendant le label plus accessible aux entreprises mondialisées, la Suisse pourrait inviter des « passagers clandestins » à profiter d’une réputation qu’ils n’ont pas pleinement méritée sur le sol suisse.
Préserver l’excellence : l’identité suisse à l’heure de la mondialisation
L’avenir du « Swiss Made » ne dépend plus de l’endroit où travaillent les mains, mais de celui où les esprits imaginent. En assouplissant ces règles emblématiques, le gouvernement suisse reconnaît que les exportations du pays ne se limitent plus aux biens matériels, mais comprennent aussi une expertise à forte valeur ajoutée. Cette transition est essentielle. Alors que la Suisse doit composer avec des coûts de production élevés et un franc fort, la possibilité de miser sur la marque nationale pour des produits fabriqués dans des régions où les coûts sont plus avantageux constitue une bouée de sauvetage pour les sièges des entreprises établis en Suisse. Elle garantit que la valeur de 7 milliards de francs ne reste pas simplement stable, mais augmente à mesure que les entreprises suisses se développent à l’échelle mondiale. Toutefois, le prestige de la croix suisse n’est pas illimité. Il repose sur l’image d’une qualité sans compromis. Si le marché voit dans cet assouplissement un abandon des exigences, la prime « Swiss Made » pourrait s’effondrer. Pour l’heure, la croix suisse évolue : de certificat d’origine, elle devient certificat d’excellence. Une évolution audacieuse et risquée, qui façonnera l’économie suisse pour la prochaine génération.